7 - LA GUERRE CONTRE LES Xu

 Le monde venait de nous tomber sur la tête. Les Terriens étaient pris en chasse partout où on les trouvait, puis jetés dans des cachots, sous bonne garde. Ils n'avaient aucun moyen de s'évader, repérables par leur physionomie, leur taille, leur langage. Ferdinand et moi étions stupéfaits de notre découverte sur l'origine des Xu. Ainsi, l'émetteur qui les commandait se trouvait sur Terre, ce qui expliquait le cycle d'une douzaine d'heures durant lequel les bestioles disparaissaient, le cycle correspondant à la coupure jour-nuit. Selon nous, si les Xu se soustrayaient régulièrement à toute observation, c'était que leur connexion fonctionnait à l'énergie solaire. Nous savions que certaines communautés utilisaient encore de vieux dispositifs sans possibilité de stockage de l'énergie. Nous devions nous évader, retourner sur Terre, trouver l'émetteur et le détruire. Une question nous taraudait, pourquoi les Xu se réveillaient-ils après un siècle d'interruption ?
 Dans la confusion générale, les aliens ne nous avaient pas fouillés, si bien que Ferdinand et moi avions conservé nos transmetteurs. J'écrivis à l'ensemble de mes contacts pour les prévenir du danger. À réception du message, Max, Artur et Kilian prirent aussitôt la tangente vers la Terre. Céline et Maria pour leur part se trouvaient déjà sous les verrous. La consigne fut donnée de collaborer hâtivement à la résolution de l'énigme Xu avant que nos geôliers ne nous confisquent nos joujoux. Réfugiés au fond de notre cellule, je donnai les mots de passe de la plateforme du laboratoire de biologie où se dérouleraient les discussions.
 - <tr>Fnd : Qui a créé les Xu ?</tr>
 - <tr>Cel : Tu sais quand ?</tr>
 - <tr>Fnd : Il y a environ 100 ans.</tr>
 - <tr>Cel : C'était le règne du Parti historique, financé par les grandes entreprises énergétiques mondiales.</tr>
 Céline rappela qu'à cette époque le nucléaire n'avait pas encore repris. Des terroristes ayant attaqué des centrales un demi-siècle plus tôt, l'électricité était essentiellement produite par des barrages et le photovoltaïque.
 - <tr>Fnd : Quel lien avec le nanomatique ?</tr>
 - <tr>Cel : Aucune idée.</tr>
 - <tr>Fnd : Un projet d'exploration des exoplanètes dans l'univers ?</tr>
 - <tr>Cel : Non, pas que je sache.</tr>
 - <tr>Fnd : Un projet de colonisation du système solaire ?</tr>
 - <tr>Maria : À part la Lune et Mars, rien.</tr>
 - <tr>Fnd : Qui contrôlait le réseau à l'époque ?</tr>
 Peu à peu, de nouveaux noms s'affichèrent sur l'écran, le nombre de participants augmentait. Levant les yeux, j'aperçus mes congénères, tête baissée, en train de regarder furtivement leur transmetteur.
 En se plongeant dans ses recherches, Céline trouva au moins trois forces en jeu à l'époque. Tout d'abord, la SIP ou Société des Intérêts Privés, favorable à l'exploitation des déchets nucléaires, qui comprenait deux cents membres et contrôlait l'information. C'est elle qui avait la main sur le réseau. Ensuite, les anarchistes qui s'amusaient depuis plusieurs années à attaquer les lignes de code de la SIP, en temps réel. Enfin, les accélérationnistes, activistes opposés à la SIP, qui pouvaient également avoir développé des compétences en nanomatique.
 - <tr>Cel : Lequel d'entre eux aurait créé les Xu ?</tr>
 - <tr>Fnd : À creuser. Vous la SIP et nous les accélérationnistes ?</tr>
 Pendant ce temps, d'autres groupes s'attelaient à accéder à la connexion Xu qui était en pleine activité et lançait une attaque contre les Suriens. Après un temps de réflexion, Ferdinand pensa que parmi les vieux Terriens, certains auraient peut-être entendu leurs grands-parents parler d'une arme nanomatique.
 - <tr>Fnd : qui dans la communauté a entendu parler d'une arme militaire basée sur le nanomatique ?</tr>
 Rien. Ferdinand décida de poser la question aux Luniens en passant par Max.

 Dans leur navette, Max, Artur et Kilian avaient fui sans que personne ne s'en aperçût. Ils abordèrent la Terre avec douceur, pénétrant sans dommage l'atmosphère, puis décidèrent de se rendre furtivement sur le campus d'Ajaccio, dont plus personne ne se souciait. Une planque rêvée. Ils se posèrent doucement sur l'herbe grasse, devant le réfectoire, cherchant un endroit caché des regards. Éreintés, ils entrèrent à pas feutrés dans le bâtiment qui conduisait au labo. Le hall comprenait de nombreuses baies vitrées que les Luniens opacifièrent. Cet abri ferait l'affaire. Ils reçurent alors un message de leurs amis incarcérés.
 - <tr>Recherchons Luniens dont les ancêtres auraient participé à un plan de l'armée. Arme nanomatique secrète qui aurait pu créer les Xu.</tr>
 La demande était curieuse. Ils la transférèrent à leur famille, puis émirent un message aux prisonniers sur le vaisseau-mère :
 - <tr>Bien reçu. Menons l'enquête.</tr>
 Ils jetèrent leurs affaires à même le sol et tombèrent de fatigue.

 De notre côté, nous avions peu dormi, de crainte de nous voir confisquer notre outil de recherche. Notre enquête collaborative n'avait pas donné grand-chose. Personne ne mentionnait de projet sur des soldats virtuels voire même des répliquants biologiques. L'empereur, héritier de Prothène, ne s'était jamais vraiment soucié d'informatique ni de nanotechnologie qui ne rapportaient plus suffisamment de devises à la SIP. Par ailleurs, l'homme d'État avait certes de nombreux défauts mais il n'encourageait pas la guerre. Celle-ci avait été voulue par les accélérationnistes qui espéraient ainsi faire tomber l'ancien ordre mondial pour en créer un nouveau. Je désespérais.
 - On n'avance pas, m'écriai-je. On a dû se tromper dans nos calculs, il est impossible que les Xu viennent de la Terre.
 - C'est vrai, concéda Ferdinand, rien ne colle. D'un point de vue technologique, nous aurions été incapables de dominer l'univers.
 - D'autant que nous n'étions pas allés au-delà de Mars.

 La tension était à son comble au sein de la communauté intergalactique réunie virtuellement dans le vaisseau-mère surien. Saura, malgré son contrôle émotionnel, semblait en colère, il se sentait trahi par ces minuscules limaces qu'ils avaient hébergées dans leurs vaisseaux. Le roi des Zaulis intervint :
 - Il faut détruire la Terre, puisque nous savons désormais que c'est de là que sont commandés les Xu.
 À ces mots, Benji sursauta.
 - Mes amis, la Terre est notre habitat depuis un siècle. Sa flore et sa faune sont précieuses, ne vous trompez pas d'ennemi. Nous devons détruire les Xu, pas la Terre.
 Saura poursuivit.
 - Nous avons de bonnes raisons de penser que les Xu sont de nature technologique et qu'ils se propagent en empruntant le réseau.
 - Quel réseau ? L'intergalactique ? Vous voulez dire qu'actuellement ils pourraient nous espionner ? questionna le représentant des Zaulis.
 - C'est une éventualité, admit Saura qui ne savait comment aborder la question.
 Aussitôt, quelques représentants déconnectèrent leur image du système. Ella prit la parole :
 - Vous avez tous reçu ou allez recevoir en main propre un pli dans lequel nous avons inscrit en langage international la nouvelle procédure à suivre pour communiquer au sein de l'assemblée. Nous vous faisons également quelques recommandations. À l'aide de ce plan, nous saurons éloigner les Xu quelque temps. Mais il nous faudra décider du sort réservé à la Terre et aux Terriens. La date et l'heure de notre prochain rendez-vous sont inscrites en bas de votre message.
 La salle se vida à un rythme effréné, il ne resta bientôt dans l'espace confiné que les trois Suriens. Étant télépathes, ils n'étaient que peu concernés par l'infiltration des Xu. Cependant, plus aucun message ne devait être émis sur le réseau intergalactique auquel il fallait préférer les modalités alternatives telles que les signaux lumineux, sonores ou radio.
 Le lendemain, la réunion des leaders des mondes connus reprit en l'absence d'avatars. Quelques robots avaient pu faire le déplacement. Il fallait décider du sort de la Terre et des Terriens. Benji avait passé la soirée à essayer de convaincre Saura et Ella que l'on se dirigeait vers un crime sidéral. Rayer une planète de la carte ne pouvait devenir une option envisageable. Les Suriens, alliés à la communauté internationale, allaient répondre à la barbarie par de la barbarie.
 Saura conduisit les débats.
 - Il faut riposter vite avant que les Xu ne s'aperçoivent que toutes les transmissions nanomatiques ont cessé.
 - Je m'interroge encore sur la culpabilité des Terriens, interrompit Ella. Mais il est vrai que ce peuple est perfide.
 - Peut-être serait-il envisageable d'exterminer l'humanité et de conserver leurs gênes pour la mémoire collective ? suggéra Saura.
 - Que Gaia nous protège tous ! Mais avez-vous perdu la tête ? Alors, ça y est, vous les avez déjà condamnés, s'indigna Benji.
 Ella, pour sa part, était partagé. Pragmatique, il comprenait l'urgence de la situation. Cependant, il savait au plus profond de son être qu'il était attaché à cette Terre qui avait accueilli son peuple, lui offrant une nouvelle chance de survie. Il était criminel de songer à la détruire. Les pressions politiques étaient cependant puissantes, les victimes des attaques Xu se trouvant loin de la Terre et n'y ayant aucune attache. Ella souleva une difficulté.
 - Il faudra évacuer des milliers de Suriens, leur proposer de repartir pour un voyage intersidéral, accepteront-ils ?
 - Mes troupes m'obéiront, cassa Saura, légèrement agacé par ces pinailleries.
 - Je n'en doute pas, reprit Ella. Alors que les Suriens de l'ordre éthique et militaire sont disciplinés, il en va autrement de l'ordre politique qui se nourrit de la discorde.
 Si Benji s'était laissé aller, le Surien aurait rapidement éprouvé du désespoir. Ses variations émotionnelles auraient immédiatement été transmises à ses congénères, perturbant leur raison. En outre, cela aurait été grossier. Il se contint donc, comme sa charge l'exigeait.
 Grossiers, les Terriens l'étaient bel et bien. Ils ne dissimulaient jamais leurs émotions, semblaient au contraire s'en glorifier et en tirer une certaine fierté. Mais ils étaient aussi facétieux, malins et attendrissants. Si de lointains ancêtres avaient créé les Xu, pouvait-on leur en tenir rigueur ? Trouver la sœur jumelle de Surus s'était avéré compliqué. La planète qui avait vu naître les Suriens était semblable à la Terre, située à environ mille quatre cents années-lumière de cette dernière. En orbite autour d'une naine jaune vieillissante, Surus était plus âgée d'un petit milliard d'années que la planète bleue. Son soleil, dix pour cent plus lumineux et vingt pour cent plus grand, commençait à provoquer l'évaporation de l'eau. Le retour sur la planète-mère devenait illusoire. Compte tenu de sa masse, Surus ne pourrait conserver de l'eau liquide que durant 50 millions d'années. La fin était proche, la planète-mère agonisait, se transformant inexorablement en un désert inhospitalier. Avant même l'arrivée des Xu, les Suriens avaient commencé leurs recherches, repérant dans différents systèmes solaires des planètes situées à la même distance d'un soleil du même type que celui de leur monde. Des sondes avaient détecté plusieurs planètes habitables, contenant de l'oxygène, du méthane, de l'azote et du carbone. Ce milliard d'années supplémentaire, à tourner autour d'un soleil semblable à celui de la Terre, avait permis aux Biolus de s'interroger sur les possibilités d'une vie extrasurienne dans leur galaxie mais aussi dans l'univers. Des vols inhabités avaient parcouru des mondes de plus en plus éloignés et découvert ainsi plusieurs planètes où des formes de vie plus ou moins avancées s'étaient développées. Les Suriens avaient découvert par la suite que d'innombrables visiteurs intergalactiques avaient abordé la Terre. Ceux-ci avaient suivi les premiers pas de l'humanité, de son stade primitif jusqu'à un stade plus évolué. Les Suriens étaient arrivés bien plus tard, alors qu'ils avaient capturé dans leurs filets un disque lancé par les Terriens comme une bouteille à la mer. La naïveté stupéfiante de cette curieuse espèce les avait conduits à livrer dans ce disque leurs forces et leurs faiblesses. Si le message était tombé entre de mauvaises mains, il aurait été facile de les exterminer, ainsi que toute vie sur Terre. Par chance, les Suriens étaient pacifiques. Benji cessa de rêvasser, pour revenir dans l'espace confiné du vaisseau-mère. Il ne pourrait décidément pas soutenir l'ordre militaire dans son choix de détruire toute vie sur Terre. Il n'y parviendrait pas. C'était immoral et, qui plus est, irresponsable car les Suriens ne pouvaient pas repartir se perdre dans l'infini de l'espace.
 Préparant son discours pour l'assemblée, Benji sentit ses forces l'abandonner, désespérant de trouver les arguments en faveur des humains et de la Terre. Que pouvait bien signifier la beauté du soleil levant pour un Zaulis qui avait vu son peuple décimé par des créatures venues de la Terre ? Qui regretterait l'effet d'une caresse sur la fourrure d'un animal sauvage, la sensation de l'eau sur la peau quand le ciel est en colère ? Il empoigna l'émetteur d'Harus accroché autour de son cou, comme pour réclamer un nouveau contact qui ne viendrait plus. Pourtant, soudain, une idée émergea, claire et limpide, qui s'imposa à lui. Il se souvint des Dialogues avec Dazens et de cette histoire d'un homme qui avait recueilli sur son bateau un couple de chaque espèce animale pour sauver la Terre du déluge qui allait l'ensevelir. Un vieux mythe. Et si l'histoire recommençait, si la situation exigeait de Benji qu'il sauvât l'humanité mais aussi toutes les espèces animales de la planète, jusqu'au plus petit insecte, pour les transporter vers des planètes inconnues et sauver ainsi la création universelle ? Cette idée lui remontait le moral, c'était donc le chemin à suivre. Il ferma les yeux, se concentra et appela sa confrérie. Le haut degré de méditation auquel ils étaient habitués leur permettait de communiquer sans se faire entendre des deux autres ordres. La consigne fut donnée, des vaisseaux réquisitionnés. Chacun sauverait ce qu'il pourrait des joyaux de cette magnifique planète qui les avait accueillis pendant de si longues années. La nuit fut longue, entièrement consacrée à l'organisation du sauvetage de la faune et de la flore terrestres, humains compris.

 Le lendemain, le sage de l'ordre éthique assistait à l'assemblée intergalactique. Il avait délégué la direction du sauvetage à son brillant et loyal novice, Wallis, et avait baptisé la mission : Arche de Noé. L'ensemble des Suriens de l'ordre éthique était impliqué dans le plan, leur action étant circonscrite au monde fermé de Benji. Au-delà, ils risquaient de rencontrer l'hostilité des deux ordres, politique et militaire. En montant ce plan, Benji avait l'impression de s'acheter une bonne conscience. Il restait dévasté par le devenir macabre de la Terre et entra dans la salle du conseil en surveillant ses émissions électriques. C'est alors qu'il reçut de plein fouet celles d'Ella, tendu, certainement en colère, dans tous les cas tourmenté.
 Ella le regarda, agité, changeant vivement de position sur sa chaise pour l'accueillir. Contrarié à l'idée de devoir annoncer à son peuple qu'un nouvel exode s'organisait, il plongea son regard dans celui de Benji pour le sonder. Il se heurta à une barrière mentale que son congénère avait élevée. Seul Saura semblait radieux. Pour son ordre, une solution militaire radicale était un soulagement. L'objectif de protection de l'espèce surienne serait atteint, à moindre coût tant du point de vue de l'armement que de celui des pertes suriennes. L'ordre militaire en sortirait grandi. Il avait des chances de voir son plan adopté puisque les autres espèces n'avaient que faire de cette petite planète bleue qu'ils ne pouvaient habiter. La destruction massive de la Terre leur apparaissait comme la seule issue au conflit. Plus d'humains, plus d'émetteur, ni de Xu.
 Bientôt l'assemblée se réunit, sans avatars, pour délibérer et s'accorder sur le sort réservé à la Terre et ses habitants. Les représentants des espèces menacées par les Xu étaient présents soit physiquement soit par radia, communiquant entre eux en langage intergalactique. De longues négociations allaient commencer.

 Maria avait été emmenée avec Céline dans un bâtiment qui ressemblait à une tour circulaire à l'intérieur de laquelle on pouvait voir les étages s'empiler jusqu'au lointain sommet. Chaque étage semblait comprendre de multiples cellules. Le rez-de-chaussée était curieusement agencé. Des portes vitrées protégeaient des regards une salle d'opération que trahissait un éclairage éblouissant. On pouvait y deviner la silhouette de Suriens s'affairant. C'est là que les deux femmes furent séparées.
 - Laissez-nous tranquilles ! s'égosilla Maria.
 - Au secours ! cria Céline en lançant un dernier regard en direction de Maria, abattue.
 Cette dernière fut conduite dans l'une des salles où l'attendaient des extraterrestres, gigantesques, qui, la prenant par les jambes, la trainèrent jusqu'à une sorte de matelas suspendu à ses dimensions. Après avoir plongé son regard dans le sien, l'un des Biolus la dévêtit sans ménagement, lui enleva sa culotte et l'aspergea d'un liquide glacial. On coinça ses pieds dans des étriers et l'opération commença. Maria avait peur, elle voulait crier mais ses muscles ne répondaient plus, comme paralysés. Les Suriens enfoncèrent dans son vagin une barre de métal glacé, puis un doigt. Paniquée, humiliée, elle avait envie de pleurer. Maintenant, elle avait mal. On la tâtait, on poussait, des sueurs froides perlaient sur son front. Mais très vite la manipulation cessa. Plus de peur que de mal. Le Surien retira sa main qui tenait fermement le bâtonnet métallique. On libéra ses jambes, et elle se retrouva assise sur une chaise roulante, habillée d'un papier bleuté brillant qui l'emballait curieusement. Tout s'était passé très vite, Maria se sentait moins qu'une femme. Une bête. On la conduisit à l'étage, dans une cellule étrange déjà habitée par une jeune fille. Celle-ci devait avoir une quinzaine d'années. On les laissa seules et Maria ne trouva pas la force de parler. Elle serra fort son vêtement contre elle, cherchant un coin où se tapir. L'adolescente au visage inexpressif s'assit sur son lit et la salua d'un léger hochement de tête.
 - Ne t'inquiète pas, lui dit-elle doucement, ça va aller.
 - Ça fait longtemps que tu es là ?
 - Je ne sais pas trop. Depuis que les rafles ont commencé.
 Quelque chose clochait dans cette pièce. Quelque chose en trop, comme cet appareil au milieu de la salle entre les deux lits. Maria posa sa tête entre ses genoux, les jambes recroquevillées et pleura en silence. Quelques heures plus tard, le dortoir s'agita. La Lunienne fut réveillée par des murmures dans le bâtiment et le bruit de mécanismes inconnus. Sa camarade de cellule dormait. La machine qui avait attiré son attention s'anima. L'attirail se mit à étinceler, éclairant de tous ses feux des réservoirs translucides bardés de tuyaux. On entra dans la cellule à côté. Pas de hurlements, pas de cris, Maria fut rassurée, intriguée aussi. Enfin, elle vit des robots se présenter devant sa cellule, ils avaient la forme de jeunes Suriens avec leur large mâchoire et leur gros ventre. Sa codétenue, qui s'éveillait, réagit aussitôt. Maria s'aperçut alors que la jeune femme était enceinte. Celle-ci se redressa lentement sur son lit, s'assit les jambes pendantes. Le robot saisit un bol chromé de l'appareil qui avait pris vie, tandis que la femme déboutonnait son habit, dégageant docilement un sein. Le robot posa le bol sur la poitrine gonflée de la jeune maman d'où un liquide blanchâtre fut aspiré jusqu'à la pompe centrale. Maria, prise de nausées, détourna son regard. Inquiète, elle inspecta son vêtement et s'aperçut avec désespoir qu'il comprenait également un système pour dégager sa poitrine.

 Après trois jours de négociations incessantes, Benji quitta attristé la salle du conseil. Le vote venait de tomber, on procéderait en deux phases. Lors de la première phase, les Terriens seraient exterminés. Cette espèce, nuisible pour l'ensemble de l'univers, devait être éradiquée. Si jamais, malgré l'anéantissement de leur créateur, les Xu continuaient leur sale besogne, la Terre serait pulvérisée.
 Benji rentra dans le monde fermé de l'ordre éthique, épuisé par l'énergie qu'il avait déployée à contrecarrer les attaques mentales d'Ella. Ce dernier ne lui avait posé aucune question directe mais l'avait surveillé de près pendant toute la durée du conseil. L'ambiance dans la capitale du monde fermé était pesante, la cité se remettant à peine de la dernière attaque Xu. On avait déménagé les quartiers du grand Sage, construit de nouveaux terriers, dont un avec plus de soin. Benji, sombre, s'y enfonça, suivi de son apprenti, dévorant d'admiration pour son maître. Dans le sous-sol, la température s'élevait, réchauffant les corps transits. Les méandres des allées, semblables à des labyrinthes, brillaient d'une magnifique lumière bleutée, émanant d'un composant ramené de Surus. Au bout d'un long couloir, sur le sol duquel claquaient les pas secs des Suriens, une porte dérobée conduisit les deux créatures dans une alcôve. La porte se referma, les murs insonorisés de la vaste pièce protégeaient les sages de toute hyperperception. Benji émit des ultrasons inaudibles à l'oreille humaine.
 - Nous sommes perdus. L'anéantissement de la Terre vient d'être voté. Il sera précédé du génocide des humains.
 Wallis en fut fort peiné, ses vibrations ne faisant aucun doute à ce sujet. Le niveau d'émission électrique s'abaissa, signe de dépression. Ils s'installèrent sur des sièges invisibles et sondèrent leurs pensées. Un projet commença à prendre forme chez les deux Suriens.

 Max, Kilian et Artur avaient rassemblé leurs affaires dans le réfectoire, prêts à embarquer pour une expédition risquée. Ils avaient peint la carlingue du rafiot impérial en noir et avaient rangé la navette dans celle du vaisseau surien. Une fois dans l'espace, Kilian et Artur sortiraient avec le vieil engin, en prenant soin de débrancher toutes les connexions en réseau. Ils navigueraient furtivement, se guidant visuellement. Max, à bord du vaisseau surien, ferait diversion en se signalant ostensiblement. Les deux garçons aborderaient alors les pistes d'atterrissage, profitant de la confusion. Le plan de sauvetage était un peu vaseux mais ils n'en avaient pas d'autre. Ils quittèrent le campus, chacun portant sur le dos un sac de cinq kilos. La nuit tombante permit à Max de repérer une lumière bleutée suspecte, comme un halo derrière un arbre devant eux. Puis, ce ne fut plus un mais deux puis tous les arbres qui produisirent un scintillement luminescent. Cinq minutes plus tard, ils étaient encerclés par les Suriens et désarmés. Benji se présenta à eux, plongea ses yeux dans leur regard apeuré, pour les apaiser. Les trois Luniens avançaient malgré eux, comme transportés dans la garrigue dont le feuillage effleurait leurs jambes sans même qu'ils ne le sentent.

*

 Ella fut étonné d'être appelé en urgence auprès de Saura. Il devint curieusement grincheux. Jamais l'humeur d'Ella ne variait à ce point. Depuis les récents événements, la seule mention du sage de l'ordre militaire le braquait. Il découvrait alors en lui quelque chose de primitif, d'enfoui, qu'il ne connaissait pas. Était-ce ce que les humains nommaient la colère ? Il avait fait des recherches en ce sens, ressortant pour l'occasion des écrits rédigés par les membres de l'ordre éthique. Les émotions, y lisait-on, précédaient le langage chez de nombreuses espèces intergalactiques douées de raison. Plus les espèces étaient interconnectées par l'hyperperception, moins l'expression des émotions devenait d'une part supportable, d'autre part nécessaire. Néanmoins, le circuit émotionnel restait présent chez les espèces évoluées, il pouvait donc être à tout moment réactivé. Ella n'aimait pas ça. Il éprouvait une émotion et c'était très désagréable. Très déstabilisant aussi. Car cette émotion ne l'habitait pas constamment, il l'oubliait par moments. En fait, aussi longtemps qu'il oubliait l'existence de Saura. La seule évocation du nom du grand Sage, cependant, provoquait chez lui une chaine de réactions corporelles toutes plus étranges les unes que les autres. Il avait du mal à respirer, sa gorge se nouait, et il ne pouvait plus raisonner sereinement. Toute son attention était focalisée sur Saura auquel il associait des souvenirs qui l'énervaient. Comme ceux de l'assemblée au cours de laquelle Saura s'était montré si persuasif, entrainant dans son camp la majorité des représentants extra-suriens. Ella faisait une obsession. Pire, comme il avait pu le lire, il développait une aversion. Plus que de la colère, il ressentait une sorte d'allergie à son congénère, qui devrait passer avec le temps. Toujours est-il qu'il lui fallait quitter sa cellule pour rejoindre S... Il ne pouvait même plus évoquer son nom. Ella dressa une barrière mentale autour de lui. Saura se douterait de quelque chose mais il n'avait pas le choix, il ne pouvait se montrer ainsi à ses comparses qui le jugeraient inapte à exercer ses fonctions. Décidément grognon, il quitta de mauvaise grâce ses appartements, claqua ses pattes sur le sol gelé, tendu des pieds au menton, bien décidé à écourter son séjour dans la salle de contrôle.
 Lorsqu'il arriva, il fut frappé par la tension froide et dure qui émanait de Saura. Quelque chose clochait. Il se rapprocha de son hôte, prudent, et le sonda. Ce dernier lui expliqua mentalement qu'un vaisseau surien approchait, d'où se dégageait la signature électrique de Benji, sans que celui-ci ait confirmé sa présence à bord du vaisseau. Par ailleurs, le vaisseau en question était répertorié en tant que cadeau concédé aux Terriens en guise de réparation. La nouvelle titilla Ella. Il se souvint que Benji avait eu une curieuse façon de protéger ses émissions lors du conseil. Il ne l'avait pas lâché d'une semelle mais à aucun moment Benji n'avait baissé sa garde. Exactement comme Ella aujourd'hui. Benji avait-il éprouvé le même syndrome qu'Ella à ce moment-là ? Avait-il essayé de dissimuler une aversion ? Contre qui ? Ella fut vexé à l'idée que Benji put avoir éprouvé de l'aversion à son égard. Non, ce n'était pas une vexation, c'était comme une tristesse. De la peine ? Mais que lui arrivait-il au juste ? Lui, si rationnel et sûr de lui, était submergé par une vague sentimentale ininterrompue, comme si une vanne s'était ouverte qu'il ne pouvait refermer. Saura le regardait avec étonnement.
 - Que t'arrive-t-il, mon ami ?
 - Rien Saura, des questions me taraudent. Ce que tu me dis me semble assez suspect.
 - C'est bien mon avis aussi.
 Beaucoup trop absorbé par sa tâche, Saura n'avait pas remarqué les barrières mentales dressées par Ella. Soudain, ils reçurent un message par réseau. Une image nette vint découper le mur de sa silhouette, les Suriens découvrirent avec surprise le visage connu de Max.
 - Encore vous ?
 - Bonjour Saura.
 - Que fais-tu là en liberté ? Les Terriens sont tous en cage à l'heure qu'il est.
 - Sauf moi comme tu le vois.
 Froidement, sûr de son bon droit, légitimé par la décision de l'assemblée, Saura menaça :
 - Si tu ne te rends pas immédiatement, je détruis ton vaisseau.
 - Je ne crois pas que tu le feras, Saura.
 L'humain avait un sourire sur le visage que les Suriens avaient appris à déchiffrer. Ironie, se dirent-ils de concert. Puis, ils se rappelèrent cette signature singulière qu'ils avaient pu intercepter.
 - Benji est à bord de ton vaisseau, n'est-ce pas ?
 - Il est mon invité. Ne t'inquiète pas, aucun mal ne lui a été fait. Je prends soin des tiens comme tu prends soin des miens.
 La garde de Saura faiblit, Ella put lire en lui une certaine contrariété. Ils se regardèrent, d'un air entendu. La vie de Benji l'emportait sur toute autre option.
 - Que veux-tu ?
 - Relâche tes prisonniers et je relâcherai le sage.
 - Un prisonnier contre un Surien, donne-moi un nom.
 Le visage de l'homme sourit de plus belle.
 - Tu n'es pas en mesure de négocier, Surien. La vie de l'un des tiens nous a valu une guerre sur la Lune il y a de cela cent ans. Et le Surien en question n'était qu'un enfant. Aujourd'hui, je détiens le sage d'entre les sages, qui possède en lui l'héritage d'Harus, de Gaïa, d'une partie de Surus. Non, tu ne joueras pas ce petit jeu avec moi.
 L'émission électrique de Saura ne variait pas d'un iota. Dieu que ce monstre est froid, s'étonnait Ella, pensée qu'il réprima aussitôt. Saura le consulta par infrasons.
 - À ton avis, mon ami, la vie de Benji peut-elle être sacrifiée ? Il en va de celle de toutes les espèces de l'univers.
 - Comment oses-tu poser cette question ? répondit Ella.
 - Il nous faut peser le pour et le contre, se défendit le militaire.
 Ils échangèrent sur le sujet. Ella rappela à Saura les lois suriennes tandis que ce dernier convoquait des lois intergalactiques bien supérieures à celles de Surus.
 - Si nous oublions nos lois, Saura, il en sera fini de notre surianité. Dès lors, nous serons des étrangers partout où nous irons. Nos lois sont le sel de notre vivre-ensemble. Comment survivre à l'exode si plus rien ne dirige notre vie comme avant ?
 Après un moment de silence, Saura concéda.
 - Très bien, procédons ainsi pour l'instant, nous verrons bien où cela nous conduit. Il faudra bien à un moment en référer aux espèces alliées.
 On procéda à l'échange. Saura n'avait que faire de libérer les humains. Il était compréhensible qu'ils souhaitent mourir sur Gaia.
 Lorsque Benji entra dans le vaisseau, Ella perçut des émissions curieusement claires et étendues, vives et brillantes. Benji était heureux. Ella le sonda immédiatement, mais le sage bloqua son hyperperception. Il s'en doutait, Benji était le complice des humains. Il se rapprocha de Benji à vive allure, le prit par le bras et lui adressa un message furieux. Benji se renferma immédiatement.
 - Que me vaut cette intrusion, mon ami ? On dirait que vous ne contrôlez plus vos émotions.
 - Non, en effet, concéda Ella. Je ne sais pas ce qui m'arrive.
 - Votre mauvaise conscience peut-être ?
 Ella ne comprit même pas la signification profonde de cette expression. Comment une conscience pouvait-elle être mauvaise ? Quel oxymore !
 - Venez dans mes appartements, je sais ce que vous manigancez.
 - Et alors ? se défendit Benji. Qu'est-ce que cela peut bien faire ? Tout est perdu de toute façon.
 - Suivez-moi.

 Ella et Benji se faisaient face, sans échanger d'hyperperception. Ella avait bloqué ses entrées cognitives pour qu'on ne devinât pas ce qui le bouleversait, tandis que Benji en faisait autant pour préserver son projet secret. Ce fut Benji qui se lança le premier.
 - Cessons ces enfantillages, voulez-vous ? Allez-y, sondez-moi, je n'ai rien fait de mal que je sache.
 Mais Ella ne voulut pas abaisser ses barrières.
 - Inutile de vous sonder. Vous bloquez votre esprit depuis l'assemblée intergalactique. Vous avez de l'empathie pour ces humains, c'est évident. J'irais même jusqu'à parier que vous êtes leur complice et que cette histoire de prise d'otage était un coup monté.
 Benji nota qu'Ella discourait d'un ton plaintif. Il s'en inquiéta :
 - Vous semblez découragé, Ella, que vous arrive-t-il ?
 Ce dernier se laissa aller et abaissa sa garde. Benji fut frappé par une vague de tristesse qui le prit à la poitrine. Il se sentit minuscule, dans un espace menaçant.
 - Par tous les satellites de l'univers ! Mais qu'est-ce donc ?
 Benji s'écroula sur le sol tandis qu'Ella barricadait ses émissions pour protéger son collègue.
 - Je suis malade, mon ami. Je ne maîtrise plus mes émotions.
 - Depuis combien de temps êtes-vous dans cet état ? s'inquiéta Benji.
 - Depuis que j'ai compris que nous devions repartir pour un exode intergalactique. Le choc certainement.
 Le sage de l'ordre éthique resta interdit, soudain inquiet pour son comparse.
 - Si on apprenait ce qui vous arrive... commença-t-il.
 - Je serais destitué.
 Benji prit le temps de réfléchir à la situation.
 - Cela n'arrangerait pas mes affaires.
 - Saura est puissant en ce moment, il influence de nombreux esprits faibles, je serais remplacé par un militariste.
 - Ne parlez pas de malheur, Saura a bon fond, j'ai espoir de le convaincre de faire marche arrière.
 - Bon fond ? s'étonna Ella. Que vous êtes naïfs, vous les moralistes ! Savez-vous qu'il a hésité à vous faire exécuter lors de la prise d'otage ?
 Benji ne pouvait en croire son hyperperception. La raison sans empathie conduisait le militaire aux pires extrémités.
 - Mais... bredouilla-t-il, et la loi ?
 - C'est tout ce qui l'a arrêté, répliqua l'autre. Mais il envisage de soumettre le problème au Conseil, confia Ella dans un élan émotionnel qui frappa son invité de plein fouet.
 - Contrôlez-vous mon ami ! Je n'ai pas besoin de ça en ce moment.
 Ella fut piqué de curiosité, les secrets de Benji le mettaient de bonne humeur. Il s'y intéressa donc.
 - Mais que manigancez-vous exactement ?
 Benji lui livra ses plans.